Avertissement : le contenu de cet article est susceptible de heurter la sensibilité des plus jeunes et des personnes sensibles.
Adolescent imprégné de mythologie grecque, mes idoles étaient Prométhée, Sisyphe, Icare, Castor et Pollux…
Fasciné par les légendes de l’antiquité, j’aspirais à être aussi fort qu’Héraclès, aussi ingénieux que Dédale, aussi agile qu’Achille, aussi beau que Pâris, aussi talentueux que Pygmalion, aussi téméraire que Thésée, Persée, ou bien Jason…
Mais parmi tous les héros qui peuplaient mon imaginaire, il s’en trouvait un pour lequel j’avais une grande admiration : Ulysse.

Ulysse, ce roi dont les mérites furent scandés par Homère, Du Bellay et puis Ridan…
Ulysse, celui-là même qui, par un subtil stratagème, provoqua la chute de Troie après dix longues années de guerre.
Ulysse, cet homme qui, maudit par Poséidon, cabota sur les rives d’une périlleuse méditerranée pendant une autre décade avant de regagner l’île Ithaque, où l’attendait patiemment Pénélope.
Ulysse, ce mortel au destin épique qui parvint à résister aux Sirènes, à échapper à Calypso, à vaincre le redoutable Cyclope Polyphème…

Et quel Cyclope était-ce ! Cruel anthropophage, il se nourrissait de la chair des marins qui faisaient naufrages sur les côtes de Sicile.
De fait, je me suis longtemps demandé s’il pouvait exister un tel monstre, dont le nom vient du grec « ὁ kýklos » (« le cercle » qui a donné « cycle » et « bicyclette ») et « ἡ ὤψ » (dernier mot du dictionnaire ! il signifie « l’œil » et a donné « optique »).
Avec mon petit frère, ce fut un sujet récurent de nos débats pseudo-scientifiques. Existe-t-il, a-t-il existé, ou pourrait-il exister des êtres humains avec un seul œil ?
Ne tombant jamais d’accord sur la question, chacun avançait avec assurance ses arguments.
Pour ma part, il était embryologiquement impossible qu’un enfant puisse venir au monde avec une telle malformation.
Aussi vrai que la fécondation d’un ovocyte donne une cellule-œuf au premier jour…

Aussi certain que ce zygote se divise pour donner la morula la première semaine…

Aussi irréfutable que la douzaine de blastomères de cette petite mure se différencient et forment le blastocyste, lors de la cavitation et la blastulation…

Aussi exact que la gastrulation produit un embryon tridermique les deux semaines suivantes…

Aussi indiscutable que la morphogénèse, qui se poursuit au second mois de la gestation, permet le développement des diverses ébauches, notamment celles de la face et des organes des sens…

Aussi incontestable que les bourgeons primitifs – pour la plupart – et les ébauches optiques sont paires…
Aussi tangible que les deux hémifaces se rapprochent et fusionnent…

Aussi sûr que tout cela, et selon le principe de l'épigénèse, il ne peut se trouver dans ce processus une carence qui puisse expliquer l’émergence d’un œil unique et central. Enfin, le pensais-je…
Mais a contrario, un ralentissement de ce remodelage, un défaut de fusion peut parfaitement être à l’origine d’une fente labio-palatine.

C'est ce qu’on appelle communément le bec-de-lièvre. Malformation relativement fréquente dont voici une forme extrême et létale.

A ces preuves scientifiques, mon opiniâtre frangin répondait par des photos tirées de vieux livres de tératologie... plutôt douteux.

Et puis il y’a deux ans, il m’a semblé avoir trouvé une réponse définitive à cette discussion byzantine.
Devant l’escalator du Natural History Museum se trouve une effrayante statue. Celle d’un cyclope terriblement en colère… comme si un inconscient lui avait piqué son quatre-heures.
A ses pieds, le crâne d’un mastodon. Un vieil éléphant de l’ère tertiaire, dont les choanes pouvaient induire en erreur un paléontologue néophyte, puisqu’elles avaient la forme d’une cavité orbitaire.


Aussi, on suppose que ce type de fossile a pu être à l’origine de la légende des cyclopes, tout comme les ossements des dinosaures ont engendré les dragons du moyen-âge. Et de la même façon, la défense torsadée du narval a été attribuée aux licornes.

J’avais raison, et j’en étais sûr. Or celui qui ne doute pas a forcément tort, car la recherche de la vérité passe nécessairement par le doute. J’avais donc tort… tort de ne pas douter. En voici la preuve.
Mardi, avec un sourire malicieux, mon petit frère me suggèra d’aller faire un tour au fond du laboratoire d’anatomie… tout au fond, derrière la chambre froide et les cuves de formol.
J’avais pensé avoir trouvé la vérité dans un musée londonien, mais comme dirait l’agent Fox Mulder « The truth is out there »… et ce jour-là, la vérité était devant moi, dans un bocal entreposé entre un fœtus anencéphale et un autre bicéphale. La vérité me toisait de son unique oeil !

En conclusion, les cyclopes existent… mais cette malformation – forme extrême de l’holoproencéphalie – est létale. Par conséquent, ils meurent à la naissance. Donc par syllogisme, si on part du principe que ce qui est mort n’existe pas, ils ne peuvent exister… et nous voilà embarqués dans une nouvelle querelle métaphysico-éthico-théologico-philosophique qui va bien nous occuper quelques années : à partir de quand un être existe ? à la naissance ? à la fécondation ? à la nième semaine de gestation…

publié par viva dans: Hmmm...




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