Etrange n’est-ce pas… étrange que le mécanisme aux ressorts obscures de notre mémoire. Il suffit d’un mot, d’une image, d’une fragrance ou d’une mélodie… et nous voilà pris dans un tourbillon mnésique, engloutis par une fissure spatiotemporelle, submergés dans un flot de souvenirs. Reviennent alors en surface d’improbables réminiscences d’un passé fort lointain, d’une période révolue, oubliée, refoulée… s’inscrivent d’abord en filigrane des noms, des lieux, des objets, des instants… puis progressivement, la mise au point se fait. Tels les morceaux d’un puzzle, les monades du passé se regroupent, s’assemblent, s’articulent pour recréer une scène, une ambiance… un univers. Un univers à la Baudelaire… là où tout n'était qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Aussi, l’autre soir, je me suis mis à rêvasser…
Du haut de mes 1m31, je revoyais avec netteté et force détails la salle de classe que baignait la lumière douce et tamisée d’une après-midi de décembre… ces fins de journée où un soleil lointain, timoré et couche-tôt semblait, lui aussi, fuir le froid cinglant.
« Conjuguer le verbe ‘être’ au plus-que-parfait du subjonctif » lis-je sur les pages jaunies du Bled CM, au format oblong.
Sur le cahier d’exercice, à la couverture verte et aux feuilles de papier recyclé, la mine de mon crayon gris s’exécutait : « que j’eusse été, que tu eusses été, qu’il… »
Je levai le nez de mes pattes de mouche au graphite pour poser un regard curieux et attendri sur mes anciens camarades, contemplant leur minois, leurs mimiques, leurs facéties…
De sa voix grave et d’un coup d’épaule appuyé – enfin pas vraiment appuyé, mais c’est ainsi que je le percevais, puisque ce zaïrois faisait deux têtes et au moins quinze kilos de plus que moi –, Cédric mon voisin de table m’interpellait « hé, comment conjugues-tu le verbe pouvoir au passé simple, à la deuxième personne du pluriel ?».
« Euh… vous pû… » me retenant in extremis de prononcer cette insanité, ou du moins son homophone. Sacré Cédric, j’aurais du m’en douter. C’était une encyclopédie ambulante, il connaissait tout, tout jusqu’aux capitales de 178 pays. Il fallait donc toujours se méfier de ses questions.
Son rire guttural se perdait dans l’ambiance musicale… oui, musicale, parfaitement. Pendant l’heure d’étude, s’installait un silence studieux et profond qu’entamaient à peine le sourd crissement des plumes, le bruissement des feuilles ou bien encore des chuchotements épars. Silence que seul le maître osait rompre à la façon du joueur de flûte de Hamelin, cheminant entre les travées de tables en semant des notes tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques… mais invariablement douces et mélodieuses.
Une fois ses poumons et son répertoire épuisés, il retournait à son bureau et glissait dans le lecteur une cassette de Jacques Higelin. Paisiblement, je posais la tête sur mon coude gauche, et reprenais mes gribouillis « qu’il eusse eût été, que nous eussions été… »
Jacques Higelin – Tom Bombadilom




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