Je peine à me défaire de cette humeur nostalgique…
Je délaisse mes Yasmina Khadra et autres romans fraichement primés, qui pourtant ne demandent qu’à être lus, prenant lamentablement sur l’étagère poussière et postures bancales. Négligeant cette littérature distinguée et sérieuse, je me retrouve à re-relire des livres pour enfant… je le dis sans gêne ni embarras, vraiment.
A ce sujet, connaissez-vous Roald Dahl ?

Ça n’a pas l’air de vous parler… et si je vous disais « Matilda » ? Ou « James et la grosse pêche » ? Ou bien encore… « Charlie et la chocolaterie » ? Voilà qui vous cause plus, puisqu’il s’agit d’adaptations cinématographiques de certains de ses plus grands succès.



Mais ce prolifique écrivain gallois à l’imagination débordante a signé tant d’autres chefs-d’œuvre : « Sacrées sorcières », « La potion magique de Georges Bouillon », « Le doigt magique », « Danny champion du monde », « Fantastique maître renard », « Les deux gredins », « Un amour de tortue », etc…
Que de belles histoires. Des histoires drôles, légères, envoutantes… des histoires construites autour d’un immuable schéma actantiel, où le héros est un enfant de notre âge – c’est le viva de dix ans qui s’exprime – bien souvent orphelin, pauvre, ou bien nanti de parents particulièrement haïssables et odieux. Et ce brave garçon ou cette adorable petite fille, auxquels on s’identifie dès les premiers paragraphes, va vivre moult aventures trépidantes, croiser le chemin de créatures incroyables, certaines affables et adjuvantes, mais d’autres effroyables et terriblement cruelles… et la magie des mots aidant, l’envoutement est complet ! J’ai ainsi vu des garnements dyslexiques, particulièrement rétifs et inconsolables avec la lecture, s’accrocher à leur Roald Dahl, ne voulant s’en défaire qu’après avoir dévoré la dernière page.
Je tente laborieusement et vainement de résumer de tels délices pour l’esprit, mais qu’il est âpre de retranscrire leur univers à la fois loufoque, drôle, affriolant… une atmosphère fantaisiste, un monde imaginaire si plaisant, si agréable, si captivant que bien des fois, me dois-je de vous confesser, que bien des fois j’ai souhaité troquer mon enveloppe de chair et d’os, contre une existence d’encre et de papier. Oui, j’ai rêvé d’être un personnage « dahliesque » !
Et à cette heure encore, je me rappelle de ce jour affreux, où tout heureux – benoitement heureux me diriez-vous, mais j’avais l’innocence de mon âge vous rétorquerais-je… euh reprenons. Je garde donc en mémoire ce triste jour où, tout heureux d’être tombé sur l’autobiographie de mon auteur fétiche – livre que je n’avais pas encore lu, qui l’eut cru ! –, j’ai entamé, avec mon incorrigible gloutonnerie, les premiers chapitres sans même prendre la peine de poser mon séant… comme si je craignais que l’apocalypse me surprenne avant que je n’eusse fini – tiens, ça me rappelle le périple de Baldassare… Enfin passons ! D’une main fébrile je tournais les pages, tandis que mes yeux, pétillants de plaisir, courraient les lignes, ricochant sur les bordures et rebondissant sur les pieds de page.

Je suis moi-même surpris de la précision et de clarté du souvenir que je garde de cette contingence, qui date pourtant de quatorze ou quinze ans. En effet, je me rappelle avec exactitude le passage où l’auteur décrivait comment la fripouille qu’il était, avait joué un mauvais tour à l’épicière du quartier – une grand-mère pingre, sèche, fripée et cardiaque – en cachant la dépouille d’un répugnant rongeur dans le bocal à bonbons… et par une élégante ellipse, il dit ne pas savoir ce qui s’était exactement passé… néanmoins, il avoua ne plus avoir revu cette vieille dame, qui du reste lui a inspiré bien de personnages : les hideuses sorcières, Commère Gredin, la grand-mère de Georges Bouillon… Il ignorait ce qu’il était advenu de cette commerçante, mais il écrivit toutefois que la boutique n’avait plus jamais rouvert. Aussi, il avait longtemps trainé un lourd sentiment de culpabilité, gardant à l’esprit cette ténébreuse image perçue au travers de la vitrine de l’épicerie, celle d’un sol jonché de boules de gomme et de tessons de verre.
Je crois bien que c’est au moment où je savourais cette anecdote, qu’a glissé du livre un morceau de papier défraichi. Compulsant avec curiosité cette coupure de presse, je découvris en gras l’indicible nouvelle datant de novembre 1990, c’est-à-dire deux ans avant que je ne lise « La potion magique de Georges Bouillon », mon premier Roald Dahl.
« Roald Dahl est mort. Tous les enfants pleurent »
Non, je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas versé de larmes, mais j’ai maudit ce jour, maudit ce livre, cet article, et le fan qui l’avait abandonné au creux de cet ouvrage, tel une tunique de Nessus.
De la nostalgie, mon état d’âme vire à l’élégie… Il est grand temps de m’effacer. Alors voici pour vous, le premier chapitre du bouquin favori de mon enfance. Livre que j’ai préféré à « La sorcière de la rue Mouffetard » de Pierre Gripari et à la célébrissime série des « Petits Nicolas » de Sempé et Goscinny. C’est dire combien j’ai adoré cette histoire !
Sacrebleu ! J’avais presque oublié. Et j’aurais surement omis de vous parler de Quentin Blake, si je n’avais évoqué cet autre dessinateur de génie, Goscinny. Blake fut, quant à lui, l’illustrateur attitré de Roald Dahl. Fin, tremblant et en apparence hasardeux et brouillon, son coup de crayon reconnaissable d’entre tous ajoute une note sympathique au cachet déjà singulier des histoires de Dahl.
Mais chuuut ! L’histoire commence…
Le Bon Gros Géant
Roald Dahl

Chapitre 1 – L’heure des ombres
Sophie ne parvenait pas à s’endormir.
Un rayon de lune s’était faufilé entre les rideaux et projetait sur son oreiller une lueur oblique.
Dans le dortoir, les autres enfants dormaient depuis des heures. Sophie ferma les yeux et resta immobile. Elle essaya très fort de s’assoupir. C’était peine perdue. Le rayon de lune tranchait l’obscurité comme une lame d’argent et tombait droit sur son visage.
Il régnait dans tout le bâtiment un silence absolu.
Aucune voix ne montait du rez-de-chaussée et personne ne marchait sur le plancher du deuxième étage. Derrière les rideaux, la fenêtre était grande ouverte, mais ni promeneur ni voiture ne passait dans la rue. Nulle part on n’entendait le moindre bruit et jamais Sophie n’avait connu un tel silence.
C’était peut-être là, pensa-t-elle, ce qu’on appelle l’heure des ombres.
Un jour, quelqu’un lui avait dit que l’heure des ombres vient au milieu de la nuit ; c’est un moment très particulier où grands et petits dorment tous d’un sommeil profond ; les ombres alors sortent de leurs cachettes et le monde leur appartient.
Le rayon de lune brillait plus que jamais sur l’oreiller de Sophie et elle décida de sortir du lit pour aller mieux fermer les rideaux.
Quiconque se faisait prendre hors de son lit après l’extinction des lumières était aussitôt puni. On avait beau dire qu’on se rendait aux toilettes, ce n’était pas une excuse suffisante et la punition tombait quand même. Mais en cet instant, il n’y avait personne pour la voir, Sophie en était sûre.
Elle tendit le bras pour attraper ses lunettes posées sur une chaise à côté du lit. Leurs verres épais étaient enserrés dans une monture d’acier et Sophie n’y voyait quasiment rien lorsqu’elle ne les avait pas sur le nez. Elle les chaussa donc puis se glissa hors du lit et marcha vers la fenêtre sur la pointe des pieds.
Lorsqu’elle se trouva devant les rideaux, Sophie hésita. Elle avait très envie de passer dessous et de se pencher par la fenêtre pour voir à quoi ressemblait le monde à l’heure des ombres.
Elle tendit l’oreille une nouvelle fois. Tout était parfaitement silencieux. L’envie de regarder au-dehors devint si forte qu’elle ne put y résister. Un instant plus tard, elle avait disparu sous les rideaux et se penchait à la fenêtre.
Sous la clarté d’argent de la pleine lune, la rue du village qu’elle connaissait si bien avait un aspect tout différent. On aurait dit que les maisons s’étaient penchées ; elles avaient l’air toutes tordues et semblaient sortir d’un conte de fées. Tout était pâle et fantomatique, d’une blancheur de lait.
Sophie aperçut en face la boutique de Mme Rance où l’on pouvait acheter des boutons, de la laine et des élastiques. Elle paraissait irréelle, baignée elle aussi de cette même pâleur brumeuse.
Sophie laissa errer son regard un peu plus loin dans la rue, puis de plus en plus loin.
Et soudain, elle se figea. Quelque chose remontait la rue, sur le trottoir opposé.
Quelque chose de tout noir
De tout noir et de tout grand
De tout noir, de tout grand et de tout mince.
Commentaires
Quel bonheur de te trouver ici.
En effet, il est regrettable que cette littérature soit absente de nos librairies, car elle a le pouvoir si ce n’est d’exalter, alors de réconcilier les enfants avec la lecture. C’est pourquoi je ne suis pas du tout surpris que les Roald Dahl trônent sur le chevet de tes enfants. C’est une incroyable source de joie et d’épanouissement !
Pour ma part, lorsque j’ai fait la rencontre de cet auteur en classe de cm2, je me suis métamorphosé en rat de bibliothèque, si bien qu’aux grandes vacances je pouvais me vanter – mais au fond je le déplorais – d’avoir lu tous ses livres, du moins ceux destinés aux enfants. Aujourd’hui, j’essaie de me les procurer dans la langue de l’auteur.
Bonne soirée.
Bonne continuation!
Tu ne devrais pas méjuger des intensions de cette personne… je ne suis pas sûr qu’elles fussent sardoniques, car Roald Dahl a également écrit pour les adultes… aussi bien des recueils d’excellentes nouvelles tels que Kiss Kiss ou Bizarre Bizarre, que la saga de l’oncle Oswald, qui est empreinte d’un humour très… euh… lubrique. Il a même été sollicité pour des scénarios de James Bond.
Même s’il s’agissait d’un des livres pour enfant, je pense que tu as tort de ne pas t’y attarder. Et si ma critique pompeusement dithyrambique ne t’en a pas convaincue, crois en le commentaire enthousiaste de Mkidech.
Pour ma part, j’ai l’habitude d’offrir des livres, et je réserve les Roald Dahl aux personnes que j’estime ou affectionne. J'envisage d'ailleurs de publier une de ses nouvelles.
Bonne lecture Kawtar ;-)
Joli coup de pub! Inconnu chez nous.
Par contre, nous conaissons l'écrivain arabe pour enfants Emile Habibi que vous ne connaissez certainement pas. Hop, on saute sur Google pour nous mentir!!
Pauvres andouilles! Roald Dahl chez les algériens, vous avez lu ça! Vous n'êtes même pas foutus lire Mouloud Feraoun ou Amine Zaoui.
Tout d’abord « mrahba bik» comme on dit chez nous. Je suis enchanté de te compter parmi mes lecteurs. J’espère que tu me passeras le tutoiement, toi qui n’es pas à une familiarité près.
D’autre part, je te remercie chaleureusement d’avoir lu mes élucubrations, et d’y avoir réagi… à ta manière certes. Merci en outre de nous faire partager quelques-unes de tes références littéraires. Même si au passage, je te ferai remarquer que les romans de Habibi ne sont pas destinés aux enfants. Mais passons, car je pense que ce n’est pas un mensonge de ta part, plutôt une négligence.
Enfin, j’ai bien compris que le charmant nom d’oiseau aux relents de charcuterie est un simple procédé rhétorique. Etant décliné au pluriel, je n’ose en effet croire que tu nous l’adresse. Par « nous », j’entends moi-même et mes honorables lecteurs, qui pensons que Roald Dahl - qui n'a nullement besoin de pub - est un classique de la littérature jeunesse que les algériens ont le droit de connaître, de lire, et d’apprécier.
Sur ce, cher Zoubir, je te souhaite une bonne et sereine nuit.
C'est la pub l'inverse que j'aurais préférée.
Encore une autre tant qu'il est temps, les petits français ont aussi le droit de connaitre Ibn el Moukafâ et El Djahidh, niais que vous êtes.
Mais je ne suis pas publiciste, alors ne sois pas belliciste. Je ne fais que publier mes errements nostalgiques… si cela te déplait, promène ton regard hargneux sur d’autres lieux, sinon tu seras toujours le bienvenu.
Je t'explique Viva une Néophye avé la majuscule est une débutante en tout qui aspire oui aspire...
Ton blog recèlant mille et un trésors à satisfaire les goûts les plus divers je me permets sans l'ombre d'un scrupule de me servir gloutonnement le cas échéant...
Et là avec ton ( c'est bien le tien n'est ce pas ? ) Roald Dahl tu as fait de moi une nouvelle adepte de la littérature enfantine qui n'est pas à bien lire si enfantine que ça!
Hier encore je ne le connaissais pas, aujourd'hui il m'a prise dans ses filets et demain demain est un autre jour...
J'ai entamé le BGG et je n'ai pu m'empêcher de croquer dans quelques nouvelles à faire peur " Mauvaises intentions " tu as lu ? " Le coup de gigot " et surtout Foxley Le Galopant " ( drôle de littérature enfantine ! )
Un amour de tortue me parait bien sympathique ...
Merci Viva de nous faire partager tes coups de coeur !
Un auteur appartient en un sens à ceux qui le lisent et l’apprécient. Donc, Road Dahl est aussi offert à Zoubir, s’il ne se dressait sur ses ergots…
Au fait ! Néophyte vient du grec « νεό » nouveau, et « φυτον » plante, pousse, rejeton…
Donc étymologiquement parlant, tu es une « nouvelle pousse ». D’où ma question, tu ne songerais pas à planter un nouveau blog ? ;-)
Ya Zoubeir! Ya ahmaq!
La littérature (que ce terme s'applique ou pas à ce qu'on lit) n'a rien à voir avec le football. Il ne s'agit pas de supporter son équipe. On peut même se délecter, jouir en poussant des cris de bonheur à la lecture de livres écrits par des gens aussi éloignés dans le temps et dans l'espace que possible.
Ya Zoubeir! Ya Ahmaq!
Si tu avais vraiment lu Al Jahidh et Ibn Al Muqaffa, tu ne réagirais pas par un vulgaire chauvinisme des bas-fonds. Le premier est connu pour être un grand lecteur. Il avalait tout : de l'arabe, du grec, de l'indien, du syriaque.... tout ce qu'il trouvait! On dit qu'il louait les boutiques des libraires pour y passer la nuit et la légende raconte qu'il est mort tué enseveli sous les livres après la chute d'un rayon. S'il avait du Roald Dahl sous la main, il l'aurait lu et je ne parle pas de Dostoeivski... Le second a apporté de l'Inde Kalila oua Dimna, le "traître"... Tu te rends compte? I lit et traduit des livres venus de chez ces "vulgaires hindous"... Pas complexé comme toi le Abd Allah!
Ya Zoubeir! Ya Ahmaq!
Ta réaction est exactement celle du type qui ne lit pas ou plus précisément n'a que des lectures très orientées et filtrées par le 6ème congrès du FLN c'est à dire le genre de lecture qui vous ferment l'esprit au lieu de l'ouvrir.
Quelqu'un qui aime vraiment Ibn Al Muqaffa, Al Jahidh, Mouloud Feraoun ou Amine Zaoui aurait ouvert un blog et se serait essayé à l'exercice autrement plus difficile que celui de balancer des noms d'oiseaux dans des commentaires. Oui quelqu'un qui s'est pris de passion pour une lecture aurait fait comme Viva, il aurait écrit un article pour transmettre cette passion aux autres au lieu de se livrer à la vulgarité de commentaires faciles et insultants.
Al Jahidh qui avait un sens de l'humour légendaire t'aurait sûrement envoyé à la figure ce fameux vers :
لكلِ داءٍ دواءٌ يستطبُ بهِ...إلا الحماقة أعيت من يداويها
Joli proverbe que je traduis plus ou moins fidèlement pour ceux qui ne parlent pas arabe : « A tout mal son remède, mais la sottise est rebelle au traitement »
Mkidech, ne sois pas si dur avec Zoubir. Son inoffensive hostilité exprime en fait un sentiment d’amertume et de frustration… je regrette ne pas pouvoir lui offrir « Coup de gigot et autres histoires à faire peur », je suis sûr que ça lui plairait.
Au fait, tu n’as pas pu t’empêcher d’abandonner le sabir pour écrire avec un accent littéraire « Zoubeir ». Fabuleux !
Merci de ton passage. J’apprends tant en te lisant.




l'Humanité ma famille
Roald Dahl occupe une place de choix dans la bibliothèque des mes gosses. J'ai lu Matilda avec mon fils pour l'inciter à le lire tout seul lui qui ne dévore que des livres pleins d'histoires fantastiques, scientifiques ou policières et il a accroché... et moi aussi et depuis, je crois qu'il a tout lu de Dahl.
Tu me fais penser à un autre auteur que je lis et mes enfants aussi. Je ne sais pas si tu connais Terry Pratchett (à prononcer Prakett). Son univers n'a rien à voir avec celui de Dahl mais ils ont en commun le fait de pouvoir intéresser autant les adultes que les enfants. Si tu n'as pas lu "Le Grand Livre des Gnomes" en 3 volumes (petits volumes), je te le conseille vivement. C'est caustique, hilarant et tout en finesse dans sa critique de la société. Un peu moins évident pour les petits, il y a son interminable série des "Annales du Disque-monde", un monde plat sous forme de disque et soutenu par deux éléphants et étrangement ressemblant au notre...