« La nécessité est mère de l’invention » dit le proverbe.
C’était du reste l’avis de Platon, de Djamel-Eddine El-Afghani et de Jonathan Swift. Et la petite histoire que nous conte ce soir Jean-Pierre Luminet, illustre à merveille cette sentence.

Cela se déroule au second siècle avant notre ère à Pergame. Une cité grecque d’Anatolie qui connut un grand essor suite à l’épopée d’Alexandre le grand, et à la faveur de quelques alliances contre-nature avec Rome.
Eumène II Sôter, roi de Pergame, s’inspirant du pharaon Ptolémée Ier jusqu’à dans le choix de son épithète « le sauveur », ambitionna de fonder une bibliothèque deux fois plus grande et deux fois plus riche en manuscrits que celle du musée d’Alexandrie.
Sûrs de leur ascendant, les alexandrins demeurèrent longtemps indifférents à l’ascension de cette rivale… jusqu’à ce que les pergaméniens déclarent avoir acquis la collection complète des discours de Démosthène, homme politique athénien reconnu comme le plus grand orateur de l’antiquité. C’était là une victoire importante d’Eumène dans la dite « guerre des bibliothèques », où les belligérants se disputaient le titre du plus grand centre culturel et scientifique de méditerranée, cherchant à attirer vers eux les plus fameux érudits et les plus rares manuscrits…
Aristophane de Byzance, illustre grammairien à la tête de la bibliothèque d’Alexandrie avait beau crier à l’imposture et à la supercherie en démontrant que les Philippiques conservées à Pergame n’étaient pas les originales de Démosthène, mais de vulgaires ouvrages apocryphes signés de la main d’un faussaire, un certain Anaximène de Lampsaque… mais en vain. La communauté savante de l’époque était subjuguée par le dynamisme et la richesse de Pergame.
Aussi, Cléopâtre I, qui assumait la régence à Alexandrie, n’eut d’autre recours que d’interdire l’exportation du papyrus dans l’idée de freiner le développement de la bibliothèque de Pergame en privant les copistes de leur matière première. C’est ici que la légende prend le pas sur l’Histoire…
« C'était sans compter sur l'insondable capacité humaine à tirer des richesses de la privation, et du mal, un bien. Voyant que plus une seule copie ne pouvait sortir de ses ateliers, le roi Eumène promit la fortune à qui inventerait une matière capable de remplacer le papyrus. Tous les charlatans, tous les fous du pays défilèrent devant lui. On lui proposa d'écrire sur l'écorce martelée, sur la fibre de bois, sur de vieux chiffons bouillis, sur la soie, et toutes sortes d'autres procédés soit trop onéreux, soit très compliqués soit, le plus souvent, absurdes.
Un jour pourtant pénétra non sans peine dans le palais flambant neuf un berger en haillons qui puait le bouc. Il se prosterna devant Eumène et déploya sur le sol un rectangle d'une mince fibre immaculée aux imperceptibles reflets rosés. Le roi lui demanda d'inscrire quelque chose dessus, mais le berger, avec un grand sourire édenté, lui fit comprendre dans son patois qu'il ne savait pas faire ce genre de choses. Un clerc s'y essaya. C'était parfait. L'encre s'inscrivait sur cette fibre moelleuse et résistante sans la moindre bavure. Le berger expliqua qu'il tenait cette recette de son père, mais qu'il n'en avait aucun usage, sinon de la brûler chaque année au solstice d'hiver sur la tombe de ses ancêtres. Il la fabriquait avec la peau de ses chèvres ou de ses moutons, et affirmait que celle-ci était d'un très jeune veau, ce qui lui avait coûté bien plus cher.
Comment le roi lui arracha-t-il son secret, quel était le nom de ce berger, quel fut son destin ? On l'ignore. L'Histoire ne retient que le nom des rois. Celui des pauvres gens ressemble à un grain de sable. Il ne brille qu'à l'instant où une goutte de pluie le touche. Après, tout s'évapore. En tout cas, le parchemin était né.
Les Alexandrins poussèrent les hauts cris. Oser coucher la pensée d'Aristote ou de Platon sur de la couenne de bétail mort, quelle ignominie ! De doctes médecins du Musée affirmèrent qu'écrire sur parchemin provoquait de terribles maladies de peau, et qu'y lire rendait aveugle. Les prêtres s'en mêlèrent et prétendirent qu'user ainsi de la peau d'un jeune veau était une aussi grave offense à l'Olympe que de manger la part faite aux dieux lors d’un sacrifice. Cependant, dans les montagnes de Phrygie, troupeaux de chèvres, vaches et moutons se raréfièrent singulièrement. Peu à peu le parchemin prit son essor, mais ne supplanta le papyrus que bien longtemps après, sous la domination romaine. »
Cette anecdote, dont la véracité est plus ou moins attestée par l’étymologie même du mot « parchemin » - du grec « περγαμηνη » signifiant « peau apprêtée à Pergame » -, s’inscrit dans la grande histoire de l’humanité : L’invention du parchemin en Turquie, tout comme celle du papyrus en Egypte ou du papier en Chine, a révolutionné le monde.
En effet, nous devons beaucoup à cet illustre inconnu, ce pâtre grec, illettré mais ingénieux. Car cette modique peau de chèvre n’a-t-elle pas été le vecteur du message des prophètes, permettant la conversion du monde aux religions du livre ? N’est-ce pas sur des volumen de vélin que le législateur romain a inscrit les lois sur lesquelles fut bâti un empire ? N’avons-nous pas reçu en héritage le précieux savoir de l’antiquité et du moyen-âge dans cet écrin de cuir ?
L’objet de cet article n’est pas de rendre hommage au berger de Pergame, ni de louer les vertus du parchemin, mais de vous présenter ce livre de Jean-Pierre Luminet, entretien léger et instructif qui fera le bonheur des amoureux des sciences et de l’histoire…
Passionnés d’épistémologie, une mer de connaissances et d’émerveillement vous est offerte !





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