Samedi 29 Mars 2008

Merci Mkidech, Naïma et Kawtar, ce que vous avez écrit m’a merveilleusement inspiré.
Le Miroir
Dehors la pluie redoublait d’intensité. Un bruit sourd se fit entendre puis…la foudre. La bougie s’éteignit brusquement et le miroir s’illumina d’une lumière aveuglante le temps d’un instant. Zoubida se leva hâtivement pour regagner la coiffeuse…
Elle sauta hors du lit avec une sveltesse surprenante compte tenu de son grand âge. Mais dans son empressement et dans l’obscurité, Zoubida ne prêta guère attention à la masse brune aux reflets satinés qui pourtant aimait à se lover sur la descente-de-lit… Et pour cause, son esprit était à mille lieues de cette pièce au mobilier démodé. Son cœur palpitait à un rythme effréné, au-delà de la fréquence maximale théorique, qui, rappelons-le, est égale à deux-cent vingt pulsations par minute moins l’âge du sujet. Ce qui, en soi, est impossible ! Comprenez donc que ceci est une hyperbole. Figure de style qui, par l’exagération, permet de souligner l’intensité d’une chose, en l’occurrence le rythme cardiaque du protagoniste.
Cette chamade dans sa poitrine phtisique était le fait d’une vive émotion. Comme dans un songe, notre septuagénaire avouée avançait d’un pas léger et délicat. Au milieu des lettres et des plumes en apesanteur, elle flottait dans l’air, glissant lentement vers la glace de la coiffeuse… mais à ses yeux, c’était le miroir qui s’approchait. Subjectivité créée par un judicieux mouvement de travelling à la Stanley Kubrick, en slow-motion évidemment.
Peu à peu, elle voyait défiler à travers le miroir une chambre à coucher au décor fastueux. Un lit à baldaquin en fer forgé couvert de riches draperies de soie brodée, et d’un édredon de fourrure fauve et véritable, cela s’entend. Un traversin et des coussins rembourrés de fines plumes blanches siégeaient entre les étoffes de velours pourpre, qui tombaient gracieusement, faisant ces plis amples que l’on connait aux rideaux de qualité. Une tapisserie aux motifs travaillés reflétait la lumière douce, tendre, quasi charnelle qui baignait la pièce, tandis qu’un épais tapis persan ajoutait une note feutrée à l’atmosphère féérique…
Fascinée par ces étranges reflets sur la surface opalescente, Zoubida tendit ses doigts crochus et décharnés, comme pour palper ce que ses yeux ne pouvaient croire… Quand, arrivée devant le miroir, son palpitant céda à une nouvelle crise de tachycardie auriculaire. De son regard ébahi, elle contemplait une ravissante jeune fille dans la fleur de l’âge, rayonnante de grâce et de jeunesse. Celle-ci, trop occupée à se coiffer, ne prêta guère attention à la misérable Zoubida.
« Lou… Loundja » balbutia dans un sourire douloureux la vieille rombière, qui n’avait pas vu son alter ego depuis des décennies.
Deux yeux se levèrent nonchalamment sur cette importune, affichèrent une furtive surprise, puis se plissèrent tandis que le méplat clair des pommettes s’empourpra d’une colère vultueuse.
« Qu’as-tu fait de ta vie vieille sorcière ? »
Une brosse en ivoire vola, et la glace dans un effroyable fracas se brisa, alors que le cri strident de Kabouya déchirait la nuit.
Quand Zoubida reprit connaissance, elle se trouvait au sol allongée de tout son long au milieu des tessons. Pourtant, sa toilette en thèque, seul meuble de valeur qui agrémentait ce lieu, était encore intacte. Et en découvrant la table de nuit renversée et l’abat-jour de la lampe de chevet en morceaux, puis en palpant la bosse douloureuse sur son front, elle comprit qu’elle avait trébuché sur ce maudit chat.
Là pour le coup, avec son ossature ostéoporotique et pour la punir de ses méchancetés envers le petit Boualem, j’aurais pu lui coller une vilaine fracture du col du fémur Garden IV, mais c’eût été vraiment cruel de ma part. Quelques ecchymoses, un bel hématome et une grosse frayeur c’est bien assez.
Au prix d’un grand effort et en s’appuyant sur le lit, elle parvint à redresser son corps meurtri. Mais ce n’était pas tant ces quelques douleurs physiques que le souvenir de cet étrange rêve qui la faisait souffrir. Et puis, était-ce bien un rêve ? N’était-ce pas encore une hallucination ?
« Non je n’ai pas rêvé. Tu veux me faire croire que je suis folle, mais tu ne m’auras pas comme ça ! » lança-t-elle à son pitoyable reflet.
« Non, tu ne m’auras pas, espèce… »
Et elle se traina lamentablement jusqu’à la salle de bain en s’accrochant aux murs crasseux et en marmonnant d’autres invectives, tandis que le miroir continuait à réfléchir les saccades d’éclairs, qui s’insinuaient par la lucarne du couloir pour illuminer la pénombre de l’appartement d’une lumière aveuglante.
Il eût été licite, et même bienvenu, de m’interrompre à ce point de la narration, mais il y’a un détail qui me turlupine. Une vétille négligeable me diriez-vous… mais tout de même, j’insiste.
Si par cette chute, j’ai manqué de briser notre anti-héroïne, alors que dire de la brillante Kawtar qui ménagea un insoutenable suspens avec les fameux coups de griffes de Kabouya, et le flot de sang qui s’en suivit ? A-t-elle pensé un instant à la redoutable maladie des griffes du chat ? Hein ? Aussi, pour lui éviter une infection par la bactérie qui répond au joli nom de Bartonella Henselae, j’étais contraint de mener Zoubida à la salle de bain.
Après s’être rincé la figure, avoir longuement déploré la tuméfaction bleuâtre qui avait poussé au dessus de son arcade gauche, et avoir pesté contre les éternelles rides qui creusaient son visage, elle fouilla la pharmacie à la recherche de la bouteille d’alcool à 90%. Avec fébrilité, sa main visitait le meuble laqué blanc, faisant tomber des flacons de neuroleptiques et des tablettes de valium. Mais décidément, ce n’était pas son jour. La bouteille en plastique estampillée « ﺍﻠﻜﺤﻮﻞ » était vide.
« Bon sang, j’aurais du demander à Boualem de m’en acheter. »
Toujours avec autant de peine que de douleur, elle se dirigea vers la cuisine, d’où ne tarda pas à se faire entendre un bruit de tintement de bouteilles en verre. La bienséance régie et réglementée par maître Mkidech ne me permet pas de vous montrer l’action en elle-même. Néanmoins, malgré l’autocensure, vous devinez aisément que Zoubida devait être à la recherche d’une vieille flasque de whisky qu’elle cachait parmi ses bouteilles de mauvais vin.
Ce silence signifie qu’elle l’a trouvée. Et ce gémissement laisse entendre qu’elle a déversé quelques goûtes sur ses plaies… mais mieux vaut ne pas que s’attarder sur ce rictus douloureux qui dévoile ses chicots.
« Ahhhhh... »
Ça ? euh… ça c’est, euh… disons qu’elle savoure une bonne médecine contre les souffrances physiques et morales. Mais si j’ai fait le choix délibéré de ne pas vous décrire son ictère, son ascite, son amyotrophie, sa dépilation, son hippocratisme digital, ses angiomes stellaires ou son érythrose palmoplantaire… bref tous les signes d’une cirrhose évoluée, c’est pour ne pas vous livrer l’image affligeante de la déchéance humaine.
Cette pauvre Zoubida n’a pas eu beaucoup de chance dans sa vie. Elle a confondu petits plaisirs et grands bonheurs. Elle a pris les vessies pour des lanternes et les gens ternes pour des messies… Aussi, laissons-la dans la pénombre de sa cuisine, se reposer paisiblement sous le regard indifférent de son chat. Allons plutôt voir ce que fait ce chenapan de Boualem.
Dans ses chroniques de l’Algérie précoloniale, intitulées « Le Miroir », Hamdan Khodja écrivait que les Algérois « ont de la franchise et de la sincérité ; ils ne connaissent ni la rancœur ni la haine ; ils sont généreux dans leurs actions ; ils respectent leurs voisins comme s’ils étaient leurs parents. »
Certainement, cela valait pour les « kouloughlis » vivant sous la régence… mais qu’en est-il de la faune qui peuple nos rues actuelles ?
« Alors Boualem ! Raconte-nous comment ça s’est passé hier avec la vieille ! » demandèrent avec enthousiasme les gamins qui soutenaient ce mur de la casbah passablement lézardé, et d’avantage fragilisé par le denier tremblement de terre, et l’inondation récente.
« Ah les amis, vous n’allez pas me croire. Je l’ai faite tourner en bourrique ! La voisine est devenue complètement folle… elle est bonne pour Joinville. » dit fièrement Boualem. Et la petite bande se mit à ricaner.
« Et la lettre ? Elle pense toujours que c’est Loundja qui lui écrit ? » Renchérit un autre.
Et ils repartirent dans un rire interminable pendant que Boualem mimait la scène où Zoubida s’était jetée à quatre pattes pour ramasser sa précieuse correspondance.
Ah que les enfants peuvent être cruels… Les gamins…
 
Tiens Tarik, le calame-relais est tien !

publié par viva dans: Hmmm...
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Commentaires

he bien pour quelqu'un qui etait pressé tu nous a pondu une belle suite bravo! ça se corse beaucoup  je me demande quand viendra mon tour si mon imagination seras aussi debordante (rire)!
Commentaire n° 1 posté par: rebelle(site web) le 29/03/2008 - 09:23:16
J’attends ton tour avec impatience !
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:25:10
L'état de santé de la pauvre Zoubida est plus grave que je ne pensais docteur.  Le changements de main l'ont déglinguée. Ce qui m'inquiète le plus, c'est sa santé mentale.

Merci de lui avoir évité la fracture Jardin numéro 4 et d'avoir pensé à mademoiselle Bartonella Henslae, la constitution osthéropotique et le caractère cutano-épidermique coléreux de Zoubida ne lui auraient pas permis d'aller jusqu'au bout de l'aventure.

Je sais que tu as passé une nuit au chevet de cette dame et je t'en remercie mais une question demeure : ira-t-elle jusqu'au bout de l'aventure? Qu'en pensez-vous docteur?
Commentaire n° 2 posté par: mkidech(site web) le 29/03/2008 - 12:02:06
Halte là ! Je ne suis pas docteur.
Mais j’avoue que j’ai bien aimé la malmener… Cela dit, je suis sûr qu’elle survivra aux coups assénés par notre plume-relais. Elle en a vus d’autres dans sa misérable vie : la colonisation, la guerre, l’indépendance, l' « Algérance », la crise économique, le terrorisme, le troisième mandat… et bien des calamités.
Au fait, voici à quoi ressemble la charmante demoiselle Bartonelle Hensale :
Avenante, n’est-ce pas ? mais pas autant que les lésions qu’elle cause :
Enfin, pour mémoire, voici la classification de Garden :
 
Merci Mkidech, comme avec Terry Pratchett l’autre week-end, tu m’a fais veiller tard hier, mais tu nous as offert beaucoup de bon temps… Ya3tik Assaha.
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:27:45

Avant tout merci Viva d'avoir fait avancer le chimblic...


Mais dis moi Kawtar et toi même combat ?


 


C'est à n'y plus rien comprendre, à bien te lire cette Zoubida saute comme un cabri mais est percluse de rhumatismes et j'en passe et des meilleurs que seul un médecin tout juste sorti des plus hautes écoles est à même de lui asséné...ASSASSIN !


J'en appelle à Mkidech:


 


Oh Mkidech, ne vois tu pas que cette histoire t'échappe totalement, qu 'avons nous fait de ton bébé ? Pire que le téléphone arabe...


 


A toi Tarik fais toi plaisir sans scrupules et qu'importe si tu bouscules totalement le décor...

Commentaire n° 3 posté par: Néophyte le 29/03/2008 - 13:10:20
En effet Néo
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:28:08
C'est curieux comme j'étais loin d'imaginer une telle suite, j'ai bcp aimé l'apparition de Loudja, mon rituel avait donc porté ses fruits. Sinon... évidemment, un certain nombre de mots m'échappent!

Pour la maladie des griffes de chat je n'y ai pas pensé, ne la connaissant pas :-) Tout comme tu n'as pas pensé qu'il aurait été impossible pr la dame de trébucher sur son maudit animal celui ci étant resté dehors et la porte de la pièce étant fermée ;-) mais ce n'est qu'une vétille comme tu dis :-)
Commentaire n° 4 posté par: kawtar(site web) le 29/03/2008 - 16:05:13
Bonsoir Kawtar
J’ai lu et relu ton texte, tout comme celui de Mkidech et de sa cousine Naïma avant de me lancer, pour ne pas commettre d’aberration. Aussi, j’ai voulu rester le plus fidèle à l’esprit de l’histoire, tout en essayant de vous surprendre.
« elle se débarrassa de Kabouya et referma la porte » en effet, mais as-tu déjà essayé de te défaire d’un chat sournois ? Ils te filent entre les jambes avant que tu ne refermes la porte, ou se glissent par la fenêtre… et la frayeur de l’orage excite davantage leur fourberie. Et puis la nuit tous les chats sont gris. La vue déclinante de Zoubida - presbytie aggravée d’une cataracte – ne lui a surement pas permis de voir Kabouya… enfin, bref, il me fallait absolument un chat somnolant sur le trajet de notre héroïne. J’espère que tu ne m’en tiens pas rigueur… ;-)
Merci Kawtar, j’aime bien quand ça chipote.
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:29:40
Mince qu'est ce que tu me refourgue là Viva? un épisode de la cinquième dimension mêlé à un cours magistral de médecine et tout ça écrit au 17 ème siècle?!!!
En tout cas je te félicite, moi je vais réfléchir un peu et au pires des cas suivre le conseil de Mkidech et dire que la pluie a redoublé de force cette nuit là et je passe le relais :-)
Commentaire n° 5 posté par: Tarik(site web) le 29/03/2008 - 18:32:44
Sacré Tarik, Toujours aussi humble.
Tu conquerrais l’Andalousie et tu nous ferais croire que ce n’est pas toi mais le sirocco qui t’a poussé par-dessus le détroit.
Allé, je cours lire ton texte.
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:30:10

si tu me laisse ta place Tarik et si le manitou Mkidech consent, j'ai un épisode tout prêt.


amitié


 

Commentaire n° 6 posté par: saladin(site web) le 29/03/2008 - 23:48:52
Bonsoir Saladin, ça fait un bail…
Je crois que Tarik a déjà publié son épisode… mais tu peux toujours voir avec Mkidech pour avoir un jeton spécial ;-)
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:31:20

J'aime de plus en plus cette histoire !!


Essayer pour une fois de mal rédiger, vous ne faites qu'amplifier l'etat d'angoisse chronique des suivants !


Excellent mec !


 

Commentaire n° 7 posté par: Stan(site web) le 29/03/2008 - 23:56:14
Merci Stan,
Je vais te faire une confidence : c’est ton pseudo qui m’a inspiré la prise de vue pour la scène du miroir.
J’ai hâte de te lire.
réponse de: viva (site web) le 30/03/2008 - 00:31:42
c'est une suite merveilleuse j'ai surtout apprecie la description de la chambre avec un sens du details digne d'un conte d'une serie policiere tres connue .bravo
Commentaire n° 8 posté par: ferial(site web) le 30/03/2008 - 16:22:12
Merci Ferial,
Cette description est en fait d’une grande platitude, vraiment.
Bonne soirée.
réponse de: viva (site web) le 04/04/2008 - 20:59:35
Salut Viva! Une belle suite majestueusement écrite. Du Tonnerre, des bris de glace, de l'obscurité...Et puis l'accident!  heureusemement que zoubida s'en est sortie indemne!  Merci!
Commentaire n° 9 posté par: Bachir(site web) le 30/03/2008 - 23:11:36
Merci à toi Bachir,
Quel plaisir de te revoir ! et quel bonheur ce sera de lire ton épisode.
A bientôt !
réponse de: viva (site web) le 04/04/2008 - 21:00:31
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