Le Miroir
Dehors la pluie redoublait d’intensité. Un bruit sourd se fit entendre puis…la foudre. La bougie s’éteignit brusquement et le miroir s’illumina d’une lumière aveuglante le temps d’un instant. Zoubida se leva hâtivement pour regagner la coiffeuse…
Elle sauta hors du lit avec une sveltesse surprenante compte tenu de son grand âge. Mais dans son empressement et dans l’obscurité, Zoubida ne prêta guère attention à la masse brune aux reflets satinés qui pourtant aimait à se lover sur la descente-de-lit… Et pour cause, son esprit était à mille lieues de cette pièce au mobilier démodé. Son cœur palpitait à un rythme effréné, au-delà de la fréquence maximale théorique, qui, rappelons-le, est égale à deux-cent vingt pulsations par minute moins l’âge du sujet. Ce qui, en soi, est impossible ! Comprenez donc que ceci est une hyperbole. Figure de style qui, par l’exagération, permet de souligner l’intensité d’une chose, en l’occurrence le rythme cardiaque du protagoniste.
Cette chamade dans sa poitrine phtisique était le fait d’une vive émotion. Comme dans un songe, notre septuagénaire avouée avançait d’un pas léger et délicat. Au milieu des lettres et des plumes en apesanteur, elle flottait dans l’air, glissant lentement vers la glace de la coiffeuse… mais à ses yeux, c’était le miroir qui s’approchait. Subjectivité créée par un judicieux mouvement de travelling à la Stanley Kubrick, en slow-motion évidemment.
Peu à peu, elle voyait défiler à travers le miroir une chambre à coucher au décor fastueux. Un lit à baldaquin en fer forgé couvert de riches draperies de soie brodée, et d’un édredon de fourrure fauve et véritable, cela s’entend. Un traversin et des coussins rembourrés de fines plumes blanches siégeaient entre les étoffes de velours pourpre, qui tombaient gracieusement, faisant ces plis amples que l’on connait aux rideaux de qualité. Une tapisserie aux motifs travaillés reflétait la lumière douce, tendre, quasi charnelle qui baignait la pièce, tandis qu’un épais tapis persan ajoutait une note feutrée à l’atmosphère féérique…
Fascinée par ces étranges reflets sur la surface opalescente, Zoubida tendit ses doigts crochus et décharnés, comme pour palper ce que ses yeux ne pouvaient croire… Quand, arrivée devant le miroir, son palpitant céda à une nouvelle crise de tachycardie auriculaire. De son regard ébahi, elle contemplait une ravissante jeune fille dans la fleur de l’âge, rayonnante de grâce et de jeunesse. Celle-ci, trop occupée à se coiffer, ne prêta guère attention à la misérable Zoubida.
« Lou… Loundja » balbutia dans un sourire douloureux la vieille rombière, qui n’avait pas vu son alter ego depuis des décennies.
Deux yeux se levèrent nonchalamment sur cette importune, affichèrent une furtive surprise, puis se plissèrent tandis que le méplat clair des pommettes s’empourpra d’une colère vultueuse.
« Qu’as-tu fait de ta vie vieille sorcière ? »
Une brosse en ivoire vola, et la glace dans un effroyable fracas se brisa, alors que le cri strident de Kabouya déchirait la nuit.
Quand Zoubida reprit connaissance, elle se trouvait au sol allongée de tout son long au milieu des tessons. Pourtant, sa toilette en thèque, seul meuble de valeur qui agrémentait ce lieu, était encore intacte. Et en découvrant la table de nuit renversée et l’abat-jour de la lampe de chevet en morceaux, puis en palpant la bosse douloureuse sur son front, elle comprit qu’elle avait trébuché sur ce maudit chat.
Là pour le coup, avec son ossature ostéoporotique et pour la punir de ses méchancetés envers le petit Boualem, j’aurais pu lui coller une vilaine fracture du col du fémur Garden IV, mais c’eût été vraiment cruel de ma part. Quelques ecchymoses, un bel hématome et une grosse frayeur c’est bien assez.
Au prix d’un grand effort et en s’appuyant sur le lit, elle parvint à redresser son corps meurtri. Mais ce n’était pas tant ces quelques douleurs physiques que le souvenir de cet étrange rêve qui la faisait souffrir. Et puis, était-ce bien un rêve ? N’était-ce pas encore une hallucination ?
« Non je n’ai pas rêvé. Tu veux me faire croire que je suis folle, mais tu ne m’auras pas comme ça ! » lança-t-elle à son pitoyable reflet.
« Non, tu ne m’auras pas, espèce… »
Et elle se traina lamentablement jusqu’à la salle de bain en s’accrochant aux murs crasseux et en marmonnant d’autres invectives, tandis que le miroir continuait à réfléchir les saccades d’éclairs, qui s’insinuaient par la lucarne du couloir pour illuminer la pénombre de l’appartement d’une lumière aveuglante.
Il eût été licite, et même bienvenu, de m’interrompre à ce point de la narration, mais il y’a un détail qui me turlupine. Une vétille négligeable me diriez-vous… mais tout de même, j’insiste.
Si par cette chute, j’ai manqué de briser notre anti-héroïne, alors que dire de la brillante Kawtar qui ménagea un insoutenable suspens avec les fameux coups de griffes de Kabouya, et le flot de sang qui s’en suivit ? A-t-elle pensé un instant à la redoutable maladie des griffes du chat ? Hein ? Aussi, pour lui éviter une infection par la bactérie qui répond au joli nom de Bartonella Henselae, j’étais contraint de mener Zoubida à la salle de bain.
Après s’être rincé la figure, avoir longuement déploré la tuméfaction bleuâtre qui avait poussé au dessus de son arcade gauche, et avoir pesté contre les éternelles rides qui creusaient son visage, elle fouilla la pharmacie à la recherche de la bouteille d’alcool à 90%. Avec fébrilité, sa main visitait le meuble laqué blanc, faisant tomber des flacons de neuroleptiques et des tablettes de valium. Mais décidément, ce n’était pas son jour. La bouteille en plastique estampillée « ﺍﻠﻜﺤﻮﻞ » était vide.
« Bon sang, j’aurais du demander à Boualem de m’en acheter. »
Toujours avec autant de peine que de douleur, elle se dirigea vers la cuisine, d’où ne tarda pas à se faire entendre un bruit de tintement de bouteilles en verre. La bienséance régie et réglementée par maître Mkidech ne me permet pas de vous montrer l’action en elle-même. Néanmoins, malgré l’autocensure, vous devinez aisément que Zoubida devait être à la recherche d’une vieille flasque de whisky qu’elle cachait parmi ses bouteilles de mauvais vin.
Ce silence signifie qu’elle l’a trouvée. Et ce gémissement laisse entendre qu’elle a déversé quelques goûtes sur ses plaies… mais mieux vaut ne pas que s’attarder sur ce rictus douloureux qui dévoile ses chicots.
« Ahhhhh... »
Ça ? euh… ça c’est, euh… disons qu’elle savoure une bonne médecine contre les souffrances physiques et morales. Mais si j’ai fait le choix délibéré de ne pas vous décrire son ictère, son ascite, son amyotrophie, sa dépilation, son hippocratisme digital, ses angiomes stellaires ou son érythrose palmoplantaire… bref tous les signes d’une cirrhose évoluée, c’est pour ne pas vous livrer l’image affligeante de la déchéance humaine.
Cette pauvre Zoubida n’a pas eu beaucoup de chance dans sa vie. Elle a confondu petits plaisirs et grands bonheurs. Elle a pris les vessies pour des lanternes et les gens ternes pour des messies… Aussi, laissons-la dans la pénombre de sa cuisine, se reposer paisiblement sous le regard indifférent de son chat. Allons plutôt voir ce que fait ce chenapan de Boualem.
Dans ses chroniques de l’Algérie précoloniale, intitulées « Le Miroir », Hamdan Khodja écrivait que les Algérois « ont de la franchise et de la sincérité ; ils ne connaissent ni la rancœur ni la haine ; ils sont généreux dans leurs actions ; ils respectent leurs voisins comme s’ils étaient leurs parents. »
Certainement, cela valait pour les « kouloughlis » vivant sous la régence… mais qu’en est-il de la faune qui peuple nos rues actuelles ?
« Alors Boualem ! Raconte-nous comment ça s’est passé hier avec la vieille ! » demandèrent avec enthousiasme les gamins qui soutenaient ce mur de la casbah passablement lézardé, et d’avantage fragilisé par le denier tremblement de terre, et l’inondation récente.
« Ah les amis, vous n’allez pas me croire. Je l’ai faite tourner en bourrique ! La voisine est devenue complètement folle… elle est bonne pour Joinville. » dit fièrement Boualem. Et la petite bande se mit à ricaner.
« Et la lettre ? Elle pense toujours que c’est Loundja qui lui écrit ? » Renchérit un autre.
Et ils repartirent dans un rire interminable pendant que Boualem mimait la scène où Zoubida s’était jetée à quatre pattes pour ramasser sa précieuse correspondance.
Ah que les enfants peuvent être cruels… Les gamins…
Tiens Tarik, le calame-relais est tien !