Lundi 24 Mars 2008
C'est Pâques.
A défaut de vous offrir une friandise pour l’occasion, permettez que je vous lise cette petite histoire de Dino Buzzati.
Ce n’est certes pas sa plus belle nouvelle, mais ce demeure un très joli conte moderne, qui flatte notre désir de justice et d’équité en ce monde cruellement matérialiste.
Voici donc, pour vous, ce bel œuf de Pâques…
L’œuf de Dino Buzzati
     Dans le jardin de la villa Royale, la Croix Violette Internationale organisa une grande chasse à l'œuf réservée aux enfants âgés de moins de douze ans. Prix du billet, vingt mille lires.
     Les œufs étaient cachés sous des meules de foin. Et puis on donnait le départ. Et tous les œufs qu'un enfant réussissait à découvrir étaient à lui. Il y avait des œufs de tous genres et de toutes dimensions : en chocolat, en métal, en carton, contenant de très beaux objets.
     Gilda Soso, femme de ménage, en entendit parler chez les Zernatta, où elle travaillait. Mme Zernatta devait y conduire ses quatre enfants, ce qui faisait en tout quatre-vingt mille lires.
     Gilda Soso, vingt-cinq ans, pas belle mais pas laide non plus, petite, menue, le visage vif, pleine de bonne volonté mais aussi de désirs réprimés — avec une fille de quatre ans en plus, une gracieuse créature sans père hélas ! — pensa y emmener la petite.
     Le jour venu, elle mit à Antonella son petit manteau neuf, et son chapeau de feutre qui la faisait ressembler aux fillettes des patrons.
     Gilda, elle, ne pouvait pas ressembler à une dame, ses vêtements étaient trop râpés. Elle fit quelque chose de mieux : avec une espèce de coiffe elle s'arrangea à peu près comme une nurse et si on ne la regardait pas sous le nez on pouvait très bien la prendre pour une de ces bonnes d'enfants de luxe, de celle qui sont diplômées de l'école de Genève ou de Neuchâtel.
     C'est ainsi qu'elles se rendirent en temps voulu à l'entrée de la villa Royale. Là, Gilda s'arrêta, regardant tout autour d'elle comme si elle était une nurse qui attendait sa patronne. Et les voitures de maîtres arrivaient et déversaient les enfants riches qui allaient faire la chasse à l'œuf. Mme Zernatta arriva aussi avec ses quatre enfants et Gilda se retira à l'écart pour ne pas se faire voir.
     Est-ce que Gilda se serait donné tout ce mal pour rien ? Le moment de confusion et de remue-ménage sur lequel elle comptait pour pouvoir entrer gratis avec la petite ne semblait guère devoir se produire.
     La chasse à l'œuf commençait à trois heures. A trois heures moins cinq une automobile de type présidentiel arriva, c'était la femme d'un ministre important, venue tout exprès de Rome avec ses deux enfants. Alors le président, les conseillers et les dames patronnesses de la Croix Violette Internationale se précipitèrent à la rencontre de la femme du ministre pour lui faire les honneurs et la confusion désirée se produisit enfin, plus forte encore qu'elle ne l'avait souhaitée.
     Ce qui permit à la femme de ménage Gilda camouflée en nurse de pénétrer dans le jardin avec sa fille, et elle lui faisait mille recommandations pour qu'elle ne se laissât pas intimider par les enfants plus âgés et plus rusés qu'elle.
     On voyait dans les prés, irrégulièrement disposées, des meules de foin, grandes et petites, par centaines. L'une d'elles avait au moins trois mètres de haut, qui sait ce qui pouvait bien être caché dessous, rien peut-être.
     Le signal fut donné par une sonnerie de trompette, le ruban qui marquait la ligne de départ tomba et les enfants partirent en chasse avec des hurlements indescriptibles.
     Mais les enfants des riches intimidaient la petite Antonella. Elle courait çà et là sans savoir se décider et pendant ce temps-là les autres fouillaient dans les tas de foin, certains couraient déjà vers leur maman en serrant dans leurs bras de gigantesques œufs en chocolat ou en carton multicolores qui renfermaient qui sait quelles surprises.
     Finalement, Antonella elle aussi, plongeant sa petite main dans le foin, rencontra une surface lisse et dure, à en juger d'après la courbure, ce devait être un œuf énorme. Folle de joie elle se mit à crier : « Je l'ai trouvé ! Je l'ai trouvé ! » et elle cherchait à saisir l'œuf mais un petit garçon plongea la tête la première, comme font les joueurs de rugby et immédiatement Antonella le vit s'éloigner portant sur ses bras une sorte de monument; et il lui faisait par-dessus le marché des grimaces pour la narguer.
     Comme les enfants sont rapides ! A trois heures on avait donné le signal du départ, à trois heures un quart tout ce qu'il y avait de beau et de bon avait déjà été ratissé. Et la petite fille de Gilda, les mains vides, regardait autour d'elle pour chercher sa maman habil­lée en nurse, bien sûr elle ressentait un grand désespoir mais elle ne voulait pas pleurer, à aucun prix, quelle honte avec tous ces enfants qui pouvaient la voir. Chacun désormais avait sa proie, qui plus qui moins, Antonella était seule à ne rien avoir du tout.
     Il y avait une petite fille de six, sept ans qui peinait à porter toute seule ce qu'elle avait ramassé. Antonella la regardait ébahie.
     « Tu n'as rien trouvé, toi ? lui demanda 1'enfant blonde avec politesse.
     — Non, je n'ai rien trouvé.
     — Si tu veux, prends un de mes œufs.
     — Je peux ? lequel ?
     — Un des petits.
     — Celui-ci ?
     — Oui, d'accord, prends-le.
     — Merci, merci, tu sais, fit Antonella, déjà merveil­leusement consolée, comment tu t'appelles ?
     — Ignazia », dit la blondinette.
     A ce moment une dame très grande qui devait être la maman d'Ignazia intervint :
     « Pourquoi as-tu donné un œuf à cette petite ?
     — Je ne lui ai pas donné, c'est elle qui me l'a pris, répondit vivement Ignazia avec cette mystérieuse per­fidie des enfants.
     — Ce n'est pas vrai ! cria Antonella. C'est elle qui me l'a donné. »
     C'était un bel œuf de carton brillant qui s'ouvrait comme une boîte, il y avait peut-être dedans un jouet ou un service de poupée ou une trousse à broderie.
     Attirée par la dispute une dame de la Croix Violette tout habillée de blanc s'approcha, elle pouvait avoir une cinquantaine d'années.
     «Eh bien, qu'arrive-t-il, mes chères petites? demanda-t-elle en souriant, mais ce n'était pas un sourire de sympathie. Vous n'êtes pas contentes ?
     — Ce n'est rien, ce n'est rien, dit la maman d'Ignazia. C'est cette gamine, je ne la connais même pas, qui a pris un œuf à ma fille. Mais cela ne fait rien. Qu'elle le garde. Allons, Ignazia, viens ! »
     Et elle partit avec la petite. Mais la dame patronnesse ne considéra pas l'incident comme clos.
     « Tu lui as pris un œuf ? demanda-t-elle à Antonella.
     — Non, c'est elle qui me l'a donné.
     — Ah ! vraiment ? Et comment t'appelles-tu ?
     — Antonella.
     — Antonella comment ?
     — Antonella Soso.
     — Et ta maman ? hein ? où est ta maman ? »
     A ce moment précis Antonella s'aperçut que sa maman était présente. Immobile, à quatre mètres de là, elle assistait à la scène.
     « Elle est là », dit la petite.
     Et elle fit un signe.
     « Qui ça ? Cette femme, là ? demanda la dame.
     — Oui.
     — Mais ce n'est pas ta gouvernante ? » Gilda alors s'avança :
     « C'est moi sa maman. »
     La dame la dévisagea perplexe :
     « Excusez-moi, madame, mais vous avez votre bil­let ? Est-ce que cela vous ennuierait de me le montrer ?
     — Je n'ai pas de billet, dit Gilda en se plaçant aux côtés d'Antonella.
     — Vous l'avez perdu ?
     — Non. Je n'en ai jamais eu.
     — Vous êtes entrée en fraude, alors ? Cela change tout. Dans ce cas, ma petite, cet œuf ne t'appartient pas. »
     Avec fermeté elle lui enleva l'œuf des mains.
     «C'est inconcevable, dit-elle, veuillez me faire le plaisir de sortir immédiatement. »
     La petite resta là pétrifiée et sur son visage on pouvait lire une telle douleur que le ciel entier commença à s'obscurcir.
     Alors, comme la dame patronnesse s'en allait avec l'œuf, Gilda explosa, les humiliations, les douleurs, les rages, les désirs refoulés depuis des années furent les plus forts. Et elle se mit à hurler, elle couvrit la dame horribles gros mots qui commençaient par p, par b, par t, par s et par d'autres lettres de l'alphabet.
     II y avait beaucoup de monde, des dames élégantes de la meilleure société avec leurs bambins chargés d'œufs étourdissants. Quelques-unes s'enfuirent horrifiées. D'autres s'arrêtèrent pour protester :
     « C'est une honte ! C'est un scandale ! Devant tous ces enfants qui écoutent ! arrêtez-la !
     — Allez, dehors, dehors, ma fille, si vous ne voulez pas que je vous dénonce », commanda la dame.
     Mais Antonella éclata en sanglots d'une façon si terrible qu'elle aurait attendri même des pierres. Gilda était désormais hors d'elle, la rage, la honte, la peine lui donnaient une énergie irrésistible :
     « Vous n'avez pas honte, vous, d'enlever son petit œuf à ma fille qui n'a jamais rien. Vous voulez que je vous dise ? Eh bien, vous êtes une garce. »
     Deux agents arrivèrent et saisirent Gilda aux poignets.
     « Allez, ouste, dehors et plus vite que ça ! »
     Elle se débattait.
     « Laissez-moi, laissez-moi, sales flics, vous êtes tous des salauds. »
     On lui tomba dessus, on la saisit de tous les côtés, on l'entraîna vers la sortie :
     « Suffit, maintenant tu vas venir avec nous au commissariat, tu te calmeras au violon, ça t'apprendra à insulter les représentants de l'Ordre. »
     Ils avaient du mal à la tenir bien qu'elle fût menue.
     « Non, non ! hurlait-elle. Ma fille, ma petite fille ! laissez-moi, espèces de lâches ! »
     La petite s'était agrippée à ses jupes, elle était ballottée çà et là dans le tumulte, au milieu de ses sanglots elle invoquait frénétiquement sa maman.
     Ils étaient bien une dizaine tant hommes que femmes à s'acharner contre elle :
     « Elle est devenue folle. La camisole de force ! A l'infirmerie ! »
     La voiture de police était arrivée, ils ouvrirent les portes, soulevèrent Gilda à bout de bras. La dame de la Croix Violette saisit énergiquement la fillette par la main.
     « Maintenant tu vas venir avec moi. Je lui ferai donner une leçon moi, à ta maman ! »
     Personne ne se rappela que dans certains cas une injustice peut déchaîner une puissance effrayante.
     « Pour la dernière fois laissez-moi ! hurla Gilda tandis qu'on tentait de la hisser dans le fourgon. Laissez-moi ou je vous tue.
     — Oh ! ça suffit ces simagrées ! emmenez-la ! ordonna la dame patronnesse, occupée à dompter la petite.
     — Ah ! c'est comme ça, eh bien ! crève donc la première, sale bête, fit Gilda, en se débattant plus que jamais.
     — Mon Dieu ! gémit la dame en blanc et elle s'affaissa par terre inanimée.
     — Et maintenant, toi qui me tiens les mains, c'est ton tour ! » fit la femme de ménage.
     Il y eut une mêlée confuse de corps puis un agent tomba du fourgon, mort, un autre roula lourdement au sol tout de suite après que Gilda lui eut jeté un mot.
     Ils se retirèrent avec une terreur obscure. La maman se retrouva seule entourée d'une foule qui n'osait plus.
     Elle prit par la main Antonella et avança sûre d'elle :
     « Laissez-moi passer. »
     Ils s'effacèrent, en faisant la haie, ils n'avaient plus le courage de la toucher, ils la suivirent seulement, à une vingtaine de mètres derrière elle tandis qu'elle s'éloignait. Entre-temps, dans la panique générale de la foule, des camionnettes de renforts étaient arrivées dans un vacarme de sirènes d'ambulances et de pompiers. Un sous-commissaire prit la direction des opérations. On entendit une voix :
     « Les pompes ! les gaz lacrymogènes ! »
     Gilda se retourna fièrement :
     « Essayez un peu pour voir si vous en avez le courage. »
     C'était une maman offensée et humiliée, c'était une force déchaînée de la nature.
     Un cercle d'agents armés la cerna.
     « Haut les mains, malheureuse ! »
     Un coup de semonce retentit.
     « Ma fille, vous voulez la tuer elle aussi ? cria Gilda. Laissez-moi passer. »
     Elle avança imperturbable. Elle ne les avait même pas touchés qu'un groupe de six agents tombèrent raides en tas.
     Et elle rentra chez elle. C'était un grand immeuble de la périphérie, au milieu des terrains vagues. La force publique se déploya tout autour.
     Le commissaire avança avec un mégaphone électrique : cinq minutes étaient accordées à tous les locataires de la maison pour évacuer les lieux ; et on intimait à la maman déchaînée de livrer l'enfant, sous menace de représailles.
     Gilda apparut à la fenêtre du dernier étage et cria des mots que l'on ne comprenait pas. Les rangs des agents reculèrent tout à coup comme si une masse invisible les repoussait.
     « Qu'est-ce que vous fabriquez ? serrez les rangs ! » tonnèrent les officiers.
     Mais les officiers eux aussi durent reculer en trébuchant.
     Dans l'immeuble désormais il ne restait que Gilda avec son enfant. Elle devait être en train de préparer leur dîner car un mince filet de fumée sortait d'une cheminée.
     Autour de la maison des détachements du 7e régiment de cuirassiers formaient un large anneau tandis que descendait le soir. Gilda se mit à la fenêtre et cria quelque chose. Un pesant char d'assaut commença à vaciller puis se renversa d'un seul coup. Un deuxième, un troisième, un quatrième. Une force mystérieuse les secouait çà et là comme des joujoux en fer-blanc puis les abandonnait immobiles dans les positions les plus incongrues, complètement démantibulés.
      L'état de siège fut décidé. Les forces de l'O.N.U. intervinrent. La zone environnante fut évacuée dans un vaste rayon. A l'aube le bombardement commença.
     Accoudée à un balcon, Gilda et la petite regardaient tranquillement le spectacle. On ne sait pourquoi mais aucune grenade ne réussissait à frapper la maison. Elles explosaient toutes en l'air, à trois, quatre cents mètres. Et puis Gilda rentra parce que Antonella effrayée par le bruit des explosions s'était mise à pleurer.
     Ils l'auraient par la faim et la soif. Les canalisations d'eau furent coupées. Mais chaque matin et chaque soir la cheminée soufflait son petit filet de fumée, signe que Gilda faisait son repas.
     Les généralissimes décidèrent alors de lancer l'attaque à l'heure X. A l'heure X la terre, à des kilomètres autour, trembla, les machines de guerre avancèrent concentriquement dans un grondement d'apocalypse.
     Gilda parut à la fenêtre :
     « Ça suffit ! cria-t-elle. Vous n'avez pas fini ? Laissez-moi tranquille ! »
     Le déploiement des chars d'assaut ondula comme si une vague invisible les heurtait, les pachydermes d'acier porteurs de mort se contorsionnèrent dans d'horribles grincements, se transformant en monceaux de ferraille.
     Le secrétaire général de l'O.N.U. demanda à la femme de ménage quelles étaient ses conditions de paix : le pays était désormais épuisé, les nerfs de la population et des forces armées avaient craqué.
     Gilda lui offrit une tasse de café et puis lui dit :
     « Je veux un œuf pour ma petite. »
     Dix camions s'arrêtèrent devant la maison. On en tira des œufs de toutes les dimensions, d'une beauté fantastique afin que l'enfant pût choisir. Il y en avait même un en or massif incrusté de pierres précieuses, d'un diamètre de trente-cinq centimètres au moins.
     Antonella en choisit un petit en carton de couleur semblable à celui que la dame patronnesse lui avait enlevé.
Dimanche 23 Mars 2008

C’est le printemps, bonjour, bonjour les hirondelles !

« C’è la primavera » comme ils disent en Toscane, où cyprès et oliviers palabrent sous l’azure du firmament.

C’est le printemps et pourtant.

Et pourtant ici, loin des méandres de l’Arno et de l’accent chatoyant des florentins, ici il vente, il grêle, et il neige… enfin presque. Et l’attendrissante frimousse de ma petite tortue Dino ne daigne toujours pas sourdre de sa carapace. Pensez-donc ! Cela fait quatre mois qu’elle hiberne, charmante paresseuse.

Quatre mois. Je commence vraiment à trouver le temps long. Et justement pour passer le temps, en ce long et passablement maussade week-end pascal, quoi de mieux que de bouquiner bien au chaud sous la couette, en s’empiffrant d’œufs en chocolat ?

Il se trouve qu’actuellement, je lis un livre de Dino Buzzati, un auteur italien du siècle dernier rendu célèbre par son fascinant recueil de nouvelles « Le K ».

(Soit dit en passant, ne vous torturez pas l’esprit à chercher un lien entre Dino la petite tortue d’Hermann pour laquelle j’ai une affection toute particulière, et Dino l’écrivain que j'apprécie aussi. Ce dernier porte un prénom italien équivalent de « Denis » en français, et dérivant du latin « divinus », divin. Tandis que mon reptile a été baptisé ainsi par la gracieuse circassienne qui me l’a offert. Nom de baptême en hommage à ses lointains grands oncles, les dinosaures… ces derniers tenant leur nom du grec « δεινός » et « σαυ̃ρος » pour respectivement « terrible, dangereux » et « lézard ». Ce n’est donc qu’une bien heureuse coïncidence. Bien, je referme la parenthèse.)

Gardant un lointain mais agréable souvenir de ces étranges historiettes, je me suis laissé tenter par « Le désert des Tartares », roman au titre, il est vrai, séduisant par le halo de mystère qui l’entoure.

Un désert ? Quoi de plus énigmatique, de plus insondable, de plus insaisissable que la vastitude morne d’un désert ?

Et ce désert, serait-il peuplé… hanté par les fantômes des farouches guerriers tartares ? Ces cavaliers légendaires ? Ces soudards sanguinaires ?

Je laisse volontairement planer en votre esprit les volutes de mystère, qu’a pu soulever cet intrigant amphigouri.

Je vous dirais néanmoins que le récit de l’existence pathétique du jeune officier Giovanni Drogo, et le détail de ses tribulations au sein de l’étrange fort Bastiani, sont un chef-d’œuvre de surréalisme. Au détour de chaque page, à la fin de chaque paragraphe, au point de chaque phrase, au sens de chaque syntagme, au son de chaque morphème, nous sentons peser tout le poids écrasant du temps qui s’écoule, s’égrène… goute après goute. « Floc ! », comme ce bruit odieux qui résonne dans la citerne d’eau du fort. « Floc ! »

Ce livre est un réquisitoire contre la fuite inexorable du temps, une objurgation contre la tyrannie de Chronos, et contre la bêtise de l’Homme qui accepte cet horrible servage, se faisant esclave du temps… plus encore que de ses désirs. Kafkaïen, nihiliste, surréaliste… sauf votre respect et votre légendaire discernement, vous pouvez y attacher tous les attributs aux suffixes en -ien ou -iste, et vous ne saurez décrire l’univers de ce roman… une atmosphère grise et solitaire flottant entre le pessimisme de Breton et la mélancolie de Céline.

Cessons donc de laisser filer le temps ! N’en déplaise aux caprices printaniers d’Eole et aux ronflements muets de Dino, vivons pleinement l’instant présent ! Carpe Diem ! Vive le printemps ! Viva la primavera !

Avant de vous abandonner à vos lancinantes interrogations hautement métaphysiques et profondément existentielles, je me fais le plaisir de vous lire un extrait de « Le désert des Tartares ». Ce passage, mon préféré, est une très belle mais, hélas, très juste allégorie de la vie.

Le désert des Tartares de Dino Buzzati – extrait

… Giovani Drogo, étendu sur le petit lit, hors du halo de la lampe à pétrole, fut, tandis qu’il songeait à sa vie, pris soudain par le sommeil. Et cependant, cette nuit-là justement – oh ! s’il l’avait su, peut-être n’eut-il pas eu envie de dormir – cette nuit-là, justement, commençait pour lui l’irréparable fuite du temps.

Jusqu’alors, il avait avancé avec l’insouciance de sa première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite. On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer. Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

Est-ce encore long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve, là-bas, au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas, par hasard, déjà arrivé ? Ces arbres, ces prés, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que, plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse.

De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir ; et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir.

Mais, à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement ; hélas ! on n’a pas le temps de le regarder que, déjà, il se précipite vers les confins de l’horizon, on s’aperçoit que les nuages ne sont plus immobiles dans les golfes azurés du ciel, mais qu’ils fuient, se chevauchant l’un l’autre, telle est leur hâte ; on comprend que le temps passe et qu’il faudra bien qu’un jour la route prenne fin.

A un certain moment, un lourd portail se ferme derrière nous, il se ferme et est verrouillé avec la rapidité de l’éclair, et l’on n’a pas le temps de revenir en arrière. Mais, à ce moment là, Giovanni Drogo dormait ignorant, et dans son sommeil, il souriait, comme le font les enfants.

Bien des jours passeront avant que Drogo ne comprenne ce qui est arrivé. Ce sera alors comme un réveil. Il regardera autour de lui, incrédule ; puis il entendra derrière lui un piétinement, il verra les gens, réveillés avant lui, qui courront inquiets et qui le dépasseront pour arriver avant lui. Il entendra les pulsations du temps scander avec précipitation la vie. Aux fenêtres, ce ne seront plus de riantes figures qui se pencherons, mais des visages immobiles et indifférents. Et s’il leur demande combien de route il reste encore à parcourir, on lui montrera bien encore d’un geste l’horizon, mais sans plus de bienveillance ni de gaieté. Cependant, il perdra de vue ses camarades, l’un demeuré en arrière, épuisé, un autre qui fuit en avant de lui et qui n’est plus maintenant qu’un point minuscule à l’horizon.

Passé ce fleuve, diront les gens, il y’a encore dix kilomètres à faire et tu seras arrivé. Au lieu de cela, la route ne s’achève jamais, les journées se font toujours plus courtes, les compagnons de voyage toujours plus rares, aux fenêtres se tiennent des personnages apathiques et pâles qui hochent la tête.

Jusqu’à ce que Drogo reste complètement seul et qu’à l’horizon apparaisse la ligne d’une mer démesurée, immobile, couleur de plomb. Désormais, il sera fatigué, les maisons le long de la route auront presque toutes leurs fenêtres fermées, et les rares personnes visibles lui répondront d’un geste désespéré : ce qui était bon était en arrière, très en arrière, et il est passé devant sans le savoir. Oh ! il est trop tard désormais pour revenir sur ses pas, derrière lui s’amplifie le grondement de la multitude qui le suit, poussée par la même illusion, mais encore invisible sur la route blanche et déserte.

A présent, Giovanni Drogo dort à l’intérieur de la troisième redoute. Il rêve et il sourit. Pour la dernière fois, viennent à lui, dans la nuit, les douces images d’un monde totalement heureux. Gare à lui s’il pouvait se voir lui-même, tel qu’il sera un jour, là où finit la route, arrêté sur la rive de la mer de plomb, sous un ciel gris et uniforme, et sans une maison, sans un arbre, sans un homme alentour, sans même un brin d’herbe, et tout cela depuis des temps immémoriaux.

Dino Buzzati,1949

Si vous remplacez « Zangra » par « Drogo » et « Belonzo » par « Bastiani », alors vous entendrez Brel vous raconter « Le désert des Tartares ».

 Jacques Brel - Zangra 

Mardi 04 Mars 2008

Je peine à me défaire de cette humeur nostalgique…

Je délaisse mes Yasmina Khadra et autres romans fraichement primés, qui pourtant ne demandent qu’à être lus, prenant lamentablement sur l’étagère poussière et postures bancales. Négligeant cette littérature distinguée et sérieuse, je me retrouve à re-relire des livres pour enfant… je le dis sans gêne ni embarras, vraiment.

A ce sujet, connaissez-vous Roald Dahl ?

Ça n’a pas l’air de vous parler… et si je vous disais « Matilda » ? Ou « James et la grosse pêche » ? Ou bien encore… « Charlie et la chocolaterie » ? Voilà qui vous cause plus, puisqu’il s’agit d’adaptations cinématographiques de certains de ses plus grands succès.

Mais ce prolifique écrivain gallois à l’imagination débordante a signé tant d’autres chefs-d’œuvre : « Sacrées sorcières », « La potion magique de Georges Bouillon », « Le doigt magique », « Danny champion du monde », « Fantastique maître renard », « Les deux gredins », « Un amour de tortue », etc…

Que de belles histoires. Des histoires drôles, légères, envoutantes… des histoires construites autour d’un immuable schéma actantiel, où le héros est un enfant de notre âge – c’est le viva de dix ans qui s’exprime – bien souvent orphelin, pauvre, ou bien nanti de parents particulièrement haïssables et odieux. Et ce brave garçon ou cette adorable petite fille, auxquels on s’identifie dès les premiers paragraphes, va vivre moult aventures trépidantes, croiser le chemin de créatures incroyables, certaines affables et adjuvantes, mais d’autres effroyables et terriblement cruelles… et la magie des mots aidant, l’envoutement est complet ! J’ai ainsi vu des garnements dyslexiques, particulièrement rétifs et inconsolables avec la lecture, s’accrocher à leur Roald Dahl, ne voulant s’en défaire qu’après avoir dévoré la dernière page.

Je tente laborieusement et vainement de résumer de tels délices pour l’esprit, mais qu’il est âpre de retranscrire leur univers à la fois loufoque, drôle, affriolant… une atmosphère fantaisiste, un monde imaginaire si plaisant, si agréable, si captivant que bien des fois, me dois-je de vous confesser, que bien des fois j’ai souhaité troquer mon enveloppe de chair et d’os, contre une existence d’encre et de papier. Oui, j’ai rêvé d’être un personnage « dahliesque » !

Et à cette heure encore, je me rappelle de ce jour affreux, où tout heureux – benoitement heureux me diriez-vous, mais j’avais l’innocence de mon âge vous rétorquerais-je… euh reprenons. Je garde donc en mémoire ce triste jour où, tout heureux d’être tombé sur l’autobiographie de mon auteur fétiche – livre que je n’avais pas encore lu, qui l’eut cru ! –, j’ai entamé, avec mon incorrigible gloutonnerie, les premiers chapitres sans même prendre la peine de poser mon séant… comme si je craignais que l’apocalypse me surprenne avant que je n’eusse fini – tiens, ça me rappelle le périple de Baldassare… Enfin passons ! D’une main fébrile je tournais les pages, tandis que mes yeux, pétillants de plaisir, courraient les lignes, ricochant sur les bordures et rebondissant sur les pieds de page.

Je suis moi-même surpris de la précision et de clarté du souvenir que je garde de cette contingence, qui date pourtant de quatorze ou quinze ans. En effet, je me rappelle avec exactitude le passage où l’auteur décrivait comment la fripouille qu’il était, avait joué un mauvais tour à l’épicière du quartier – une grand-mère pingre, sèche, fripée et cardiaque – en cachant la dépouille d’un répugnant rongeur dans le bocal à bonbons… et par une élégante ellipse, il dit ne pas savoir ce qui s’était exactement passé… néanmoins, il avoua ne plus avoir revu cette vieille dame, qui du reste lui a inspiré bien de personnages : les hideuses sorcières, Commère Gredin, la grand-mère de Georges Bouillon… Il ignorait ce qu’il était advenu de cette commerçante, mais il écrivit toutefois que la boutique n’avait plus jamais rouvert. Aussi, il avait longtemps trainé un lourd sentiment de culpabilité, gardant à l’esprit cette ténébreuse image perçue au travers de la vitrine de l’épicerie, celle d’un sol jonché de boules de gomme et de tessons de verre.

Je crois bien que c’est au moment où je savourais cette anecdote, qu’a glissé du livre un morceau de papier défraichi. Compulsant avec curiosité cette coupure de presse, je découvris en gras l’indicible nouvelle datant de novembre 1990, c’est-à-dire deux ans avant que je ne lise « La potion magique de Georges Bouillon », mon premier Roald Dahl.

« Roald Dahl est mort. Tous les enfants pleurent »

Non, je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas versé de larmes, mais j’ai maudit ce jour, maudit ce livre, cet article, et le fan qui l’avait abandonné au creux de cet ouvrage, tel une tunique de Nessus.

 

De la nostalgie, mon état d’âme vire à l’élégie… Il est grand temps de m’effacer. Alors voici pour vous, le premier chapitre du bouquin favori de mon enfance. Livre que j’ai préféré à « La sorcière de la rue Mouffetard » de Pierre Gripari et à la célébrissime série des « Petits Nicolas » de Sempé et Goscinny. C’est dire combien j’ai adoré cette histoire !

Sacrebleu ! J’avais presque oublié. Et j’aurais surement omis de vous parler de Quentin Blake, si je n’avais évoqué cet autre dessinateur de génie, Goscinny. Blake fut, quant à lui, l’illustrateur attitré de Roald Dahl. Fin, tremblant et en apparence hasardeux et brouillon, son coup de crayon reconnaissable d’entre tous ajoute une note sympathique au cachet déjà singulier des histoires de Dahl.

Mais chuuut ! L’histoire commence…

Le Bon Gros Géant

Roald Dahl

 

 

 

 

 

Chapitre 1 – L’heure des ombres

 

Sophie ne parvenait pas à s’endormir.

Un rayon de lune s’était faufilé entre les rideaux et projetait sur son oreiller une lueur oblique.

Dans le dortoir, les autres enfants dormaient depuis des heures. Sophie ferma les yeux et resta immobile. Elle essaya très fort de s’assoupir. C’était peine perdue. Le rayon de lune tranchait l’obscurité comme une lame d’argent et tombait droit sur son visage.

Il régnait dans tout le bâtiment un silence absolu.

Aucune voix ne montait du rez-de-chaussée et personne ne marchait sur le plancher du deuxième étage. Derrière les rideaux, la fenêtre était grande ouverte, mais ni promeneur ni voiture ne passait dans la rue. Nulle part on n’entendait le moindre bruit et jamais Sophie n’avait connu un tel silence.

C’était peut-être là, pensa-t-elle, ce qu’on appelle l’heure des ombres.

Un jour, quelqu’un lui avait dit que l’heure des ombres vient au milieu de la nuit ; c’est un moment très particulier où grands et petits dorment tous d’un sommeil profond ; les ombres alors sortent de leurs cachettes et le monde leur appartient.

Le rayon de lune brillait plus que jamais sur l’oreiller de Sophie et elle décida de sortir du lit pour aller mieux fermer les rideaux.

Quiconque se faisait prendre hors de son lit après l’extinction des lumières était aussitôt puni. On avait beau dire qu’on se rendait aux toilettes, ce n’était pas une excuse suffisante et la punition tombait quand même. Mais en cet instant, il n’y avait personne pour la voir, Sophie en était sûre.

Elle tendit le bras pour attraper ses lunettes posées sur une chaise à côté du lit. Leurs verres épais étaient enserrés dans une monture d’acier et Sophie n’y voyait quasiment rien lorsqu’elle ne les avait pas sur le nez. Elle les chaussa donc puis se glissa hors du lit et marcha vers la fenêtre sur la pointe des pieds.

Lorsqu’elle se trouva devant les rideaux, Sophie hésita. Elle avait très envie de passer dessous et de se pencher par la fenêtre pour voir à quoi ressemblait le monde à l’heure des ombres.

Elle tendit l’oreille une nouvelle fois. Tout était parfaitement silencieux. L’envie de regarder au-dehors devint si forte qu’elle ne put y résister. Un instant plus tard, elle avait disparu sous les rideaux et se penchait à la fenêtre.

Sous la clarté d’argent de la pleine lune, la rue du village qu’elle connaissait si bien avait un aspect tout différent. On aurait dit que les maisons s’étaient penchées ; elles avaient l’air toutes tordues et semblaient sortir d’un conte de fées. Tout était pâle et fantomatique, d’une blancheur de lait.

Sophie aperçut en face la boutique de Mme Rance où l’on pouvait acheter des boutons, de la laine et des élastiques. Elle paraissait irréelle, baignée elle aussi de cette même pâleur brumeuse.

Sophie laissa errer son regard un peu plus loin dans la rue, puis de plus en plus loin.

Et soudain, elle se figea. Quelque chose remontait la rue, sur le trottoir opposé.

Quelque chose de tout noir

De tout noir et de tout grand

De tout noir, de tout grand et de tout mince.

Mercredi 06 Février 2008

Une lice étant sur son terme,

Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,

Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent

De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme.

 

Au bout de quelque temps sa compagne revient.

La lice lui demande encore une quinzaine ;

Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.

Pour faire court, elle l'obtient.

 

Ce second terme échu, l'autre lui redemande

Sa maison, sa chambre, son lit.

La lice cette fois montre les dents, et dit :

 

« Je suis prête à sortir avec toute ma bande,

Si vous pouvez nous mettre hors. »

Ses enfants étaient déjà forts.

 

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette.

Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête,

Il faut que l'on en vienne aux coups ;

Il faut plaider, il faut combattre.

Laissez-leur prendre un pied chez vous,

Ils en auront bientôt pris quatre.

 

Jean de La Fontaine

 

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